Manager débordé : pourquoi dites-vous toujours oui ?

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Manager débordé : pourquoi dites-vous toujours oui ?

Manager débordé : pourquoi dites-vous toujours oui ?

Vous arrivez ici avec trop d’onglets ouverts sur votre navigateur et un fond d’agacement.

Vous savez très bien que ce que vous cherchez n’est pas un nouveau système de to-do list. Vous cherchez une explication supportable à ce que vous avez laissé devenir normal.

Ce texte n’est pas là pour vous apprendre à « mieux gérer votre temps ». Il parle de tout le reste  : ce que votre débordement raconte de vous, de ce que vous cautionnez, et de comment commencer à fissurer ce rôle sans tout envoyer valser.

1. Le débordement n’est pas un accident  : un pacte avec votre image de vous-même

Votre agenda n’est pas qu’un problème de flux. C’est une mise en scène. Vous jouez un rôle précis, vous y tenez, et votre surcharge est le costume qui va avec.

Vous n’êtes pas seulement débordé de travail. Vous êtes surtout débordé d’évitements.

1.1. Vous n’êtes pas seulement victime du contexte

Oui, le contexte est absurde. Oui, les organisations sont voraces, mal coordonnées, structurellement tentées de faire toujours plus avec moins.

Mais si votre récit s’arrête là, vous êtes confortable.
« C’est le système » est une phrase parfaite pour ne jamais regarder la part que vous mettez vous-même dans la machine.

Chaque « oui » automatique est un micro-consentement.
Chaque silence quand il faudrait dire « ça ne tient pas » valide la séquence suivante.

Vous pouvez continuer à vous raconter que vous subissez. C’est apaisant.
Mais vous savez très bien que, sans votre collaboration quotidienne, votre propre surcharge n’aurait pas cette intensité.

1.2. Du premier de la classe au manager tampon

Votre trajectoire n’a rien d’original.
Enfant ou étudiant fiable, bonne volonté chronique, tendance à « aider », réflexe d’absorber plutôt que de contester.

On vous a très tôt récompensé parce que  :

  • vous ne faisiez pas de vagues,
  • vous preniez sur vous,
  • vous faisiez le lien entre des gens qui ne se parlaient pas vraiment.

Vous êtes devenu ce que les entreprises adorent placer au milieu  : un amortisseur.

Entre direction et équipes, entre décision débile et exécution forcée, entre objectifs irréalistes et réalité du terrain.

Ce n’est pas de la malchance. C’est la continuité logique de vos compétences… et de vos angles morts.

1.3. Pourquoi être débordé vous arrange (un peu)

Reconnaître ça demande un certain courage  : votre débordement vous rend service.

Tant que tout déborde, vous pouvez éviter  :

  • la question du sens de ce que vous faites,
  • l’inventaire de ce que vous avez laissé mourir en route,
  • l’hypothèse que vous avez peut-être déjà dépassé vos propres limites depuis longtemps.

« Je n’ai pas le temps » est l’alibi parfait pour ne pas penser.
C’est socialement accepté, quasi valorisé. On ne vous demande pas ce que vous fuyez, on vous plaint pour votre « charge ».

Vous êtes sincèrement épuisé. Mais vous savez très bien qu’une partie de vous préfère ce chaos à un calme qui vous obligerait à ouvrir quelques dossiers internes autrement plus dangereux.

2. Comment le système adore votre sacrifice (et comment vous le nourrissez)

Votre comportement ne se déploie pas dans le vide. Il s’emboîte parfaitement dans un environnement qui sait très bien exploiter ce profil.

2.1. L’entreprise raffole des gens qui disent toujours oui

Les organisations modernes fonctionnent avec trois castes implicites  :

  • ceux qui pensent le cadre,
  • ceux qui tirent les leviers,
  • ceux qui épongent.

Vous êtes dans la troisième catégorie. On vous appelle « engagé », « fiable », « solide ».

On pourrait dire aussi  : compressible.

Concrètement, cela donne  :

  • tous les sujets flous terminent chez vous,
  • tout ce qui ne trouve pas de porteur officiel vous revient,
  • tout ce qui nécessite de « gérer les sensibilités » s’empile sur votre agenda.

Et comme vous tenez, rien ne bouge dans la structure.

Pourquoi clarifier les responsabilités quand un être humain accepte d’être la zone tampon illimitée  ?

2.2. Le mythe du manager indispensable

Vous aimez sincèrement croire que vous êtes indispensable. C’est humain. Ça compense pas mal d’inconfort.

Mais l’indispensable n’est pas celui qui pèse le plus.
C’est celui qu’on ne peut pas remplacer facilement… et qu’on n’a pas forcément intérêt à faire évoluer.

Un manager qui compte vraiment  :

  • refuse certains sujets,
  • impose des arbitrages,
  • protège délibérément son temps de réflexion.

Vous, vous êtes probablement coincé dans ce no man’s land  :
trop haut pour être interchangeable, pas assez haut pour dicter le jeu.
Alors vous remplissez. Vous confondez quantité absorbée et niveau d’influence.

Plus vous êtes saturé, plus vous êtes prévisible.
Et plus il est simple de continuer à s’appuyer sur vous sans rien redéfinir autour.

2.3. Ce que vous montrez quand vous êtes toujours « sous l’eau »

De l’intérieur, vous vous voyez comme un survivant héroïque.
De l’extérieur, le tableau est moins romantique.

Un employeur pourrait très facilement interpréter votre récit de surcharge comme  :

  • une difficulté à hiérarchiser,
  • une faible capacité à négocier le cadre,
  • un enfermement dans l’opérationnel,
  • un risque d’implosion silencieuse à moyen terme.

L’héroïsme opérationnel impressionne surtout… ceux qui ont besoin de vous maintenir dans ce rôle.

Les autres regardent votre incapacité structurelle à vous extraire de la nasse et se demandent  :

« Est-ce qu’il saura un jour dire non  ? »

3. Ce que cache vraiment votre surcharge  : peur, ego, évitement

À partir d’ici, on quitte le terrain des contraintes externes.On descend d’un cran  : vos besoins, vos peurs, vos compromissions.

3.1. La peur de ne plus être validé

Chaque « oui » vous rapporte un micro-bonus narcissique  :
« heureusement que tu es là », « je savais que je pouvais compter sur toi », « tu nous sauves ».

Vous savez déjà que ce n’est pas seulement du professionnalisme.
C’est une manière sophistiquée de quémander la validation sans jamais la formuler ainsi.

Dire non, ce n’est pas simplement refuser une tâche.
C’est  :

  • dégrader potentiellement cette image de pilier fiable,
  • prendre le risque de décevoir,
  • supporter un silence ou une moue désapprobatrice sans vous effondrer.

Tant que votre valeur tient essentiellement à ce rôle, vous allez surinvestir la disponibilité. C’est logique. Et destructeur.

3.2. La peur du vide et des vraies questions

Vous faites semblant de rêver d’une vie « plus posée ».
La vérité, c’est que l’idée d’un agenda moins saturé vous angoisse autant qu’elle vous tente.

Du temps libre réel, c’est  :

  • moins d’alibi,
  • plus d’espace pour voir ce qui ne va pas,
  • l’impossibilité de continuer à vous raconter que « ce n’est pas le moment d’y penser ».

Vous savez parfaitement quels sujets remonteraient si le bruit de fond diminuait  :
la lassitude, la désillusion, peut-être le constat que vous avez construit une partie de votre vie autour d’un rôle qui ne vous convient plus.

Le débordement n’est pas seulement un problème. C’est un couvercle.

3.3. Confondre valeur et utilité

Votre équation est assez simple  :

« Je sers → j’existe. »

On vous a rarement valorisé pour votre regard, votre capacité à dire non, votre lucidité.
On vous a récompensé pour votre utilité.

Le manager débordé est l’aboutissement logique de ce script.
Vous bourrez vos journées de preuves  :

  • que vous servez,
  • que vous dépannez,
  • que vous compensez.

Ce qui vous terrorise, ce n’est pas de faire moins.
C’est de découvrir ce qu’il reste de vous une fois que l’utilité aura baissé.

Tant que vous ne clarifiez pas cette confusion, vous êtes condamné à produire, produire, produire… pour répondre à une question existentielle qui ne se réglera jamais sur un tableur.

4. Comment changer les choses  ?

On ne défait pas en une semaine un rôle stratégique soigneusement entretenu depuis des années.
En revanche, on peut introduire des fissures. Petites, mais irréversibles.

4.1. « D’accord. Qu’est-ce que j’enlève  ? »

Premier geste  : rendre visibles les arbitrages que tout le monde fait semblant d’ignorer.

À la prochaine demande du type « tu peux prendre ça aussi  ? », essayez  :

« D’accord. Alors, on enlève quoi  ? »

Pas sur le ton de la menace, juste comme une évidence  :

  • vous exposez vos sujets actuels,
  • vous demandez à la personne en face de choisir ce qui saute,
  • vous refusez la magie de la compression infinie.

Ce n’est pas un non frontal, c’est pire  !

C’est obliger l’autre à reconnaître que son « petit sujet en plus » a un coût réel.

Vous trahissez le script du bon soldat qui ajoute en silence.
C’est minime sur le papier, mais après avoir testé cette phrase, il est difficile de revenir totalement au « oui » sans condition.

4.2. Arrêter de mentir sur votre état

Deuxième fissure  : aligner, même imparfaitement, votre discours avec ce que vous vivez.

La réponse « ça va, un peu chargé » est devenue un bruit de fond.
Vous savez très bien qu’elle ne veut plus rien dire et qu’elle vous dessert.

Testez autre chose  :

  • « Franchement, là, je suis à la limite du tenable. »
  • « Non, ça ne va pas très bien, je commence à saturer. »

Vous n’êtes pas obligé de développer. Le simple fait de ne plus participer à la liturgie du « ça va » change déjà la donne  :

  • pour vous, parce que vous vous entendez enfin,
  • pour l’autre, qui ne peut plus faire semblant de ne rien voir.

Vous n’êtes pas en train de faire du pathos. Vous réintroduisez simplement un bout de réel dans une interaction ritualisée.

4.3. Cartographier honnêtement vos journées

Troisième changement  : regarder votre emploi du temps pour ce qu’il est, pas pour ce que vous dites qu’il est.

Une heure suffit. Pas plus.
Vous prenez une journée type, vous la découpez en blocs, et vous répondez à trois questions  :

  • Qu’est-ce que je fais, exactement  ?
  • Pour qui je le fais  ?
  • Qu’est-ce que ça sert, réellement  ?

Puis vous classez chaque bloc dans une de ces catégories  :

  • Travail utile  : impact réel, aligné avec vos responsabilités.
  • Peur  : j’accepte par crainte (de déplaire, de perdre, d’être perçu comme fragile).
  • Ego  : j’accepte parce que j’aime être vu comme celui/celle qui gère ça.
  • Fuite  : j’y vais pour ne pas regarder autre chose.

Vous savez faire ce tri. Vous n’avez simplement jamais pris le temps de le formaliser.

À partir de là, vous pouvez continuer exactement comme avant si vous le souhaitez.
Mais vous savez. Et ce savoir est incompatible, à terme, avec le discours lisse  :

« J’ai juste trop de travail. »

Conclusion

Vous vous décrivez souvent par une trilogie rassurante  :

  • débordé,
  • indispensable,
  • irréprochable.

Ces adjectifs ont un prix  :
ils justifient la fatigue, les soirées confisquées, les renoncements privés. Ils donnent une narration héroïque à ce qui, vu autrement, ressemble surtout à une lente mise à disposition de votre vie.

La vraie question n’est pas de savoir comment ajouter un peu de « self-care » dans cet ensemble.
La vraie question, c’est  :

Qui reste-t-il quand on enlève “débordé” , “indispensable” , “irréprochable” de votre carte de visite intérieure  ?

Si vous cessez, même provisoirement, d’être  :

  • celui qui tient tout,
  • celle sur qui on peut toujours compter,
    est-ce que vous vous reconnaissez encore  ?
    Ou est-ce que vous découvrez qu’en dehors du rôle, vous n’avez pas vraiment de contours  ?

On vous propose d’habitude des listes de conseils, des méthodes, des matrices.
C’est confortable  : ça vous donne l’impression de traiter le problème sans jamais toucher au nœud.

Ici, il n’y a pas de méthode. Seulement ce constat désagréable  :
vous n’êtes pas uniquement victime de votre débordement, vous en êtes aussi l’architecte.

Vous pouvez continuer ainsi. Beaucoup le font. Longtemps.
Ou vous pouvez commencer à trahir légèrement le rôle  :

  • en rendant visibles les arbitrages,
  • en cessant de mentir sur votre état,
  • en regardant honnêtement comment se structure votre journée.

Ce n’est pas spectaculaire. C’est même décevant, par rapport à l’idée romantique d’un grand tournant de vie.

Mais il y a un fait têtu  :
vous avez, malgré tout, pris le temps de lire jusqu’ici.
Vous n’êtes donc pas uniquement débordé. Il reste de la place pour autre chose.
La question n’est plus  : « ai-je le temps  ? »
C’est  : « qu’est-ce que je choisis de ne plus protéger, en moi, en continuant comme ça  ? »

Questions fréquentes

Vous avez des objections et des questions  ? Autant les traiter maintenant.

Certains ne veulent pas, d’autres ne peuvent pas. Ce n’est pas nouveau.

Quelques évidences, mais qu’il faut parfois relire noir sur blanc  :

  • Le fait qu’on nie la réalité n’annule pas la réalité. Si c’est intenable, ça reste intenable.
  • Vous avez des marges de manœuvre silencieuses  : ce à quoi vous assistez ou non, ce que vous acceptez sans cadrage, la manière dont vous formulez vos limites.
  • Si, au bout de plusieurs tentatives, rien ne bouge et votre santé décroche, la question cesse d’être professionnelle. Elle devient existentielle  :   ;qu’est-ce qui vaut qu’on y laisse sa peau  ?

Vous pouvez choisir l’aveuglement collectif. C’est un choix. Mais ce n’est pas une fatalité.

Mal formulé, mal timé, mal argumenté  : oui, cela peut faire des dégâts.
Mais l’option inverse — ne jamais rien refuser — a également un coût massif.

La question n’est pas « dire non ou pas », mais  :

  • à quoi,
  • quand,
  • et au nom de quoi.

Un refus articulé autour  :

  • de la qualité de ce qui est rendu,
  • des risques réels pour les équipes,
  • de la cohérence globale des priorités,
    n’a rien à voir avec un « j’en peux plus » lâché après des années d’acceptation sans conditions.

Votre carrière ne s’effondre pas parce que vous avez posé une limite.
Elle se détériore doucement quand vous prouvez, jour après jour, que vous êtes prêt à tout encaisser sans jamais cadrer.

Vous connaissez probablement déjà les grands signaux. L’intérêt ici n’est pas de les réciter, mais d’arrêter de faire comme si vous ne les voyiez pas.

Quand  :

  • vous vous levez plus fatigué que vous ne vous êtes couché,
  • rien ne vous émeut plus vraiment, ni en bien ni en mal,
  • la moindre tâche simple vous demande un effort disproportionné,
  • vous commencez à espérer, très discrètement, « un truc » qui vous forcerait à vous arrêter,

ce n’est plus une question d’organisation. C’est un sujet médical et psychique, pas un sujet de productivité.

Le système ne va pas appuyer sur pause pour vous.
Il n’en a ni l’intention, ni le réflexe.
À un moment donné, quelqu’un doit décider que votre santé passe avant le prochain trimestre. Soit c’est vous, soit ce ne sera personne.

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