
Qualités et défauts en entretien d’embauche : répondre avec habileté et justesse
Qualités et défauts en entretien d’embauche : répondre avec habileté et justesse
Vous la connaissez la scène par cœur. Vous êtes assis face à la recruteuse, ordinateur ouvert entre vous comme une petite barrière neutre. Vous avez déjà parlé de votre parcours, du poste, des missions. Vous sentez que l’entretien d’embauche se passe bien. Elle jette un œil à sa grille, esquisse un sourire poli, puis relève la tête :
« Au fait, quelles sont vos trois principales qualités et vos trois principaux défauts ? »
Vous avez l’intuition que ce n’est pas une vraie question, mais un rite. Un passage obligé. Une micro mise en scène où chacun sait que l’autre ment un peu, mais où tout le monde fait semblant d’y croire.
Vous avez deux options évidentes :
- sortir le kit standard : « perfectionniste », « trop impliqué », « parfois trop franc » ;
- ou jouer la carte de la sincérité brute, au risque de vous cramer.
Si vous lisez cet article, c’est probablement parce qu’aucune des deux ne vous satisfait.
Vous n’avez pas envie d’être un cliché.
Mais vous n’avez pas non plus les moyens de transformer chaque entretien en expérience de vérité radicale.
Ici on ne va pas moraliser ce dilemme.
On va plutôt prendre acte de la situation : vous êtes dans un jeu, vous n’en écrivez pas les règles, et vous voulez y jouer le moins mal possible sans vous perdre.
Entrons maintenant dans le vif du sujet.
1. À quoi sert vraiment cette question ?
On va dire les choses simplement : non, personne de sérieux ne croit qu’on peut saisir une personnalité avec « six adjectifs ». La question « qualités / défauts » sert surtout de révélateur.
Le recruteur observe :
- Votre capacité de recul
Êtes-vous capable de parler de vous sans tomber ni dans l’auto-promo publicitaire, ni dans l’auto-dénigrement dramatique ? - Votre rapport à la réalité
Ce que vous dites de vous a-t-il un lien crédible avec ce qui se dégage de l’entretien ?
Si vous vous décrivez comme « d’un calme à toute épreuve » en gigotant sur votre chaise depuis 30 minutes, il y a un problème de calibration. - Votre façon de gérer vos failles
Pas vos failles en elles-mêmes : tout le monde en a.
Mais la manière dont vous les présentez : fuite, justification, responsabilité assumée ? - Votre compatibilité avec le poste
Un poste commercial supportera difficilement un profil qui avoue détester tout contact humain.
Un poste d’analyste appréciera moyennement quelqu’un qui « s’ennuie vite avec les détails ».
En clair : on ne vous demande pas une vérité métaphysique sur vous-même. On teste votre capacité à vous situer dans un cadre professionnel sans délirer complètement.
2. Pourquoi cette question vous gêne réellement ?
Ce qui vous met mal à l’aise, ce n’est pas le principe de parler de vous. Vous le faites déjà très bien tout seul, dans votre tête, à 2 h du matin.
Ce qui dérange, c’est de devoir vous résumer de manière exploitable.
Pas :
« Qui êtes-vous ? »
Mais plutôt :
« Quel usage peut-on faire de vous, avec vos forces et vos limites ? »
C’est là que ça frotte.
- Vous savez pertinemment que vous êtes plus complexe que trois qualités bien marketées.
- Vous sentez que certains de vos « défauts » sont aussi des mécanismes de survie qui vous ont tenu debout jusqu’ici.
- Vous voyez bien que ce qu’on attend de vous, ce n’est pas votre vérité, c’est une version digeste, sans risques majeurs pour l’organisation.
Et pourtant vous avez besoin du job. Donc vous entrez dans le jeu.
Le piège serait de le faire les yeux fermés.
Vous n’êtes pas obligé de choisir entre :
- mensonge pur (vous vendre comme quelqu’un que vous n’êtes pas du tout),
- et transparence suicidaire (tout dire, tout montrer, tout livrer).
Il existe un entre‑deux adulte : choisir ce que vous montrez, en connaissance de cause.
3. Les réponses catastrophiques les plus fréquentes
Les voir clairement aide déjà à ne pas les reproduire.
3.1. Le faux défaut « perfectionniste »
Version courte :
« Je suis trop perfectionniste. »
Sous-entendu : je suis tellement merveilleux que même mes défauts sont des qualités.
Tout le monde a déjà entendu cette ligne. Elle n’impressionne plus personne.
Message reçu côté recruteur :
- vous manquez de créativité ou de courage,
- vous ne savez pas / ne voulez pas parler de vos vrais points faibles.
Même problème avec :
- « Je travaille trop »,
- « Je suis trop impliqué(e) »,
- « Je suis trop exigeant(e) avec moi-même ».
Cela ne vous rend pas stratégique.
Juste prévisible.
3.2. La confession thérapeutique
Version inverse : le grand déballage.
« Je suis très anxieux(se), je gère mal la pression, je me braque dès qu’on me critique, et il m’arrive de tout laisser tomber pendant quelques jours. »
C’est peut-être exact. Ce n’est pas ici que ça se traite.
Ce n’est pas une question de mérite, mais de contexte : le recruteur n’est ni votre psy, ni votre meilleur ami.
Message implicite :
- confusion entre espace professionnel et espace intime,
- gestion approximative de ce qui se partage ou non.
Dans un environnement de travail, c’est perçu comme un risque.
3.3. Le catalogue corporate
« Je suis très adaptable, proactif, orienté résultat, avec un excellent relationnel. »
Plus rien ne veut rien dire.
On pourrait coller cette phrase sur n’importe quel profil LinkedIn.
Message implicite :
- soit vous ne savez pas vraiment comment vous fonctionnez,
- soit vous pensez que la perfection lisse est la seule version montrable de vous.
Dans les deux cas : absence de relief = peu de confiance.
3.4. L’esquive par le récit de CV
Quand on vous pose la question, vous repartez sur votre parcours, vos missions, vos entreprises. Tout, sauf vous.
C’est une façon élégante de dire :
« Je préfère me cacher derrière les intitulés de poste. »
Le problème, c’est que le recruteur n’embauche pas un intitulé, mais une personne.
À un moment, il faudra assumer un minimum de « je ».
4. Parler de vos qualités sans réciter un dépliant
L’objectif n’est pas d’aligner les adjectifs emblématiques de la « personne idéale ».
C’est de choisir quelques atouts qui :
- ont une utilité évidente pour le poste,
- sont observables dans votre parcours,
- peuvent être illustrés.
4.1. La démarche, en version compacte
- Partir du poste
Quelles qualités sont vraiment déterminantes ici ? (gestion de la pression, précision, pédagogie, sens du commerce, etc.) - Faire l’inventaire honnête
Parmi ces qualités, lesquelles vous caractérisent vraiment, au vu des retours que vous avez eus (managers, collègues, clients) ? - Donner au moins un exemple pour deux qualités
Un exemple bref, factuel : contexte, action, résultat.
4.2. Exemple de formulation
« Pour ce type de poste, je pense que mes principales forces sont [qualité 1], [qualité 2] et [qualité 3].
Par exemple, sur mon précédent poste… [situation courte et résultat].
C’est ce que je peux apporter ici : [lien explicite avec le job]. »
Ce n’est pas du génie rhétorique, c’est de l’hygiène.
Vous montrez que vos qualités ne sont pas que des mots, mais des comportements observables.
5. Parler de vos défauts sans se saborder
L’enjeu n’est pas de trouver un « bon mensonge ».
C’est d’identifier des points faibles réels mais gérables, qui n’hypothèquent pas le poste et sur lesquels vous avez déjà entamé un travail.
5.1. Les critères d’un défaut « montrable »
Un défaut cohérent en entretien :
- existe réellement chez vous ;
- présente un impact limité dans le cadre du poste visé ;
- se manifeste surtout dans certains contextes (charge, nouveauté, type d’interlocuteur) ;
- fait déjà l’objet d’une gestion active de votre part.
Autrement dit :
vous ne vous vendez pas comme parfait,
mais vous ne vendez pas non plus votre incapacité à vous prendre en main.
5.2. Quelques exemples reformulés
Au lieu de :
« Je suis désorganisé(e). »
Vous pouvez dire :
« J’ai tendance à vouloir m’occuper de trop de choses en même temps.
J’ai donc dû structurer beaucoup plus mon travail (to‑do, priorisation, agenda partagé), sinon je me disperse. C’est encore un point de vigilance pour moi. »
Au lieu de :
« Je suis timide. »
Vous pouvez dire :
« J’ai besoin de temps pour être à l’aise avec de nouvelles personnes.
Je ne suis pas celui/celle qui prend la parole en premier, mais une fois la relation installée, je suis très constant(e) et fiable. »
Au lieu de :
« Je déteste la langue de bois. »
Vous pouvez dire :
« J’ai un style de communication assez direct.
Ça peut surprendre certains profils, donc j’apprends à adapter la forme à l’interlocuteur, sans renoncer au fond. »
La nuance est importante :
vous ne niez pas le trait, vous montrez comment vous le tenez.
5.3. Ce que vous n’avez aucune obligation de dévoiler
Certaines choses appartiennent à un autre espace que l’entretien :
- votre histoire médicale,
- vos traumas,
- le détail de vos angoisses,
- la topographie précise de votre vie privée.
Garder ça pour vous n’est pas un mensonge.
C’est simplement refuser de tout dévoiler gratuitement.
6. Trois exemples de réponses complètes
À adapter, évidemment, mais ils donnent un cadre.
6.1. Profil vendeuse / vendeur
Qualités :
« Dans les métiers de vente, je m’appuie surtout sur trois forces : mon aisance avec les clients, ma patience, et ma capacité à supporter la répétition.
Par exemple, pendant les périodes de soldes dans mon dernier poste en prêt-à-porter, on vivait des journées entières avec des clients pressés, parfois agressifs. On me plaçait souvent en caisse parce que je restais calme et que j’arrivais à désamorcer les tensions.
Sur ce poste où il y a beaucoup de flux et de contact, ce sont des qualités que je peux vraiment mettre au service de l’équipe. »
Défauts :
« Quand il y a beaucoup de monde, j’ai tendance à vouloir aller trop vite.
Je peux parfois anticiper la demande du client au lieu de le laisser finir, ce qui peut donner l’impression que je coupe la parole. J’ai identifié ça, donc je fais un effort conscient pour laisser le client aller au bout, même sous pression.J’ai aussi du mal avec le manque de fiabilité : les collègues chroniquement en retard ou qui ne font pas leur part ont vite tendance à me mettre en colère. J’essaie de traiter ça plus tôt, en parlant directement avec la personne plutôt que de laisser s’accumuler du ressentiment.
Enfin, sur les outils informatiques un peu sophistiqués, je ne suis pas la plus rapide. Je m’en sors très bien sur les caisses et les logiciels simples, mais j’ai besoin d’un peu plus de temps et de pratique pour le reste. »
Rien de dramatique, mais on voit quelqu’un qui ne se raconte pas de fables.
6.2. Profil administratif / support
Qualités :
« On me décrit souvent comme fiable, organisé(e) et posé(e).
Dans mon dernier poste, j’étais la personne à qui on confiait les dossiers les plus longs, avec plusieurs interlocuteurs, parce que je gardais tout tracé : relances, échanges de mails, dates clés.Pour un poste administratif comme celui-ci, cette capacité à tenir les fils dans la durée est vraiment ce que je peux apporter. »
Défauts :
« Je dis encore trop facilement oui sur le moment.
Quand on me demande un service ou une tâche en plus, j’accepte spontanément, et c’est après que je réalise que je suis surchargé(e). Je travaille là‑dessus en prenant l’habitude de dire : “Je regarde d’abord ma charge de travail et je reviens vers vous.”Je suis aussi assez attaché(e) à ce qui est prévu. Les changements de priorités de dernière minute me demandent un temps d’ajustement. J’apprends à intégrer cette dimension comme une donnée normale du travail, mais ce n’est pas encore naturel.
Enfin, je ne suis pas l’élément le plus à l’aise pour intervenir spontanément en réunion. Je préfère préparer ce que j’ai à dire. »
On n’est pas dans l’aveu spectaculaire, mais dans la lucidité praticable.
6.3. Profil manager
Qualités :
« En tant que manager, mes trois principaux points forts sont la clarté, la fiabilité, et la loyauté envers mon équipe.
Dans mon précédent poste, je pilotais une équipe de huit personnes. Je faisais en sorte que les objectifs soient systématiquement explicites, je donnais du feedback régulier, et j’absorbais une partie de la pression qui venait de la direction pour éviter qu’elle se déverse brutalement sur l’équipe. Résultat : très peu de turn-over et une équipe qui tenait sur la durée. »
Défauts :
« En contrepartie, je peux être exigeant(e).
Quand je vois quelqu’un se contenter du strict minimum, j’ai tendance à le signaler de façon un peu trop directe. Je travaille à poser les choses de manière plus progressive, en laissant d’abord la personne exposer son point de vue.J’ai aussi un vieux réflexe consistant à régler beaucoup de choses moi-même “pour aller plus vite” . Ça peut freiner l’autonomie de l’équipe. J’essaie donc de déléguer davantage, en acceptant la phase moins efficace du début.
Enfin, tout ce qui relève de la politique interne pure (entretenir un réseau juste pour exister dans l’organigramme) n’est pas quelque chose qui m’attire spontanément. Je m’y astreins quand c’est utile pour défendre les intérêts de l’équipe, mais ce n’est pas là que je prends du plaisir. »
Ici encore, on voit une personne consciente de ses angles morts, pas un personnage.
Conclusion
Techniquement, vous savez désormais répondre.
Vous pouvez aligner trois qualités, trois défauts, illustrer, nuancer, rester crédible.
Mais sous cette mécanique demeure une autre interrogation, plus dérangeante :
Combien de vous-même êtes-vous prêt à formater pour rentrer dans le cadre ?
Parce que la question « qualités / défauts » n’est qu’un symptôme.
Derrière, il y a un système qui vous demande, explicitement ou non, de lisser certaines parts de vous, d’en amplifier d’autres, d’en cacher quelques-unes.
Vous pouvez décider que c’est le prix du jeu, et parfois il l’est.
Vous pouvez aussi décider de rester attentif à cette ligne : le moment où l’ajustement raisonnable se transforme en effacement.
Si, en sortant d’un entretien, vous avez le sentiment :
- d’avoir joué le jeu en connaissance de cause,
- d’avoir choisi ce que vous laissiez voir,
- sans avoir ni bradé ni sacralisé votre « authenticité »,
alors vous avez fait mieux que « réussir une question piège ».
Vous avez préservé un minimum de souveraineté dans un dispositif qui n’en laisse pas beaucoup.
Le danger, ce n’est pas de préparer une bonne réponse à « parlez-moi de vos défauts ».
Le danger, c’est de finir par devenir intégralement la version de vous que vous vendez en entretien.
Ce jour-là, il n’y aura plus grand-chose à raconter.
Juste un profil « adaptable, proactif, orienté résultat » de plus.
Et vous valez quand même un peu plus cher que ça.
Sommaire


